Lorsque les températures grimpent, les conséquences pour la faune sauvage ne se limitent pas à la soif, à la déshydratation ou au risque d’hyperthermie.

Depuis quelques années, les recherches montrent que les fortes chaleurs peuvent également affecter certaines capacités cognitives des animaux : apprendre, mémoriser, résoudre un problème, adapter son comportement ou encore réagir correctement face à un danger.

Des effets qui peuvent sembler discrets, mais qui prennent une tout autre importance lorsqu’il faut trouver de la nourriture, éviter un prédateur ou évoluer dans un environnement de plus en plus artificialisé.

Dans le Kalahari, la chaleur perturbe l’apprentissage des oiseaux

Le Cratérope bicolore (Turdoides bicolor) est un oiseau social vivant dans les régions arides d’Afrique australe. Il fait l’objet depuis plusieurs années d’un suivi scientifique qui a permis aux chercheurs d’étudier ses capacités cognitives directement dans son milieu naturel.

Dans une étude publiée dans Proceedings of the Royal Society B, Soravia et al. (2023) ont soumis des oiseaux sauvages à plusieurs exercices.

Dans l’un d’eux, un ver de farine était placé derrière une petite paroi transparente en PVC.

Pour récupérer la nourriture, l’oiseau devait résister à son premier réflexe, tenter d’aller directement vers le ver, et comprendre qu’il fallait contourner l’obstacle.

Chez les femelles, plus la température augmentait, plus il fallait d’essais pour réussir systématiquement à contourner la paroi plutôt que de continuer à la picorer.

Les chercheurs ont également testé leur capacité à associer une couleur à la présence de nourriture.

Lorsque la température maximale dépassait 38 °C, les Cratéropes avaient besoin, en moyenne, de deux fois plus d’essais pour apprendre l’association que lorsque les températures étaient modérées.

Les chercheurs ont vérifié plusieurs explications alternatives. La diminution des performances ne semblait notamment pas simplement provenir d’un manque de motivation ou d’une incapacité physique à réaliser l’exercice.

Référence : Soravia C., Ashton B.J., Thornton A. & Ridley A.R. (2023), Proceedings of the Royal Society B, 290:20231077.

Quand il devient plus difficile de réagir correctement face à un prédateur

L’équipe s’est ensuite intéressée à une question encore plus directement liée à la survie : lorsque la température augmente fortement, l’animal continue-t-il à évaluer correctement un danger ?

Dans une expérience ultérieure, les chercheurs ont attiré les oiseaux à proximité d’une forme cachée. Ils leur présentaient ensuite soit une genette naturalisée, donc un prédateur potentiel, soit une boîte de taille et d’apparence comparables.

À température modérée, la différence était nette : face au prédateur, les oiseaux augmentaient leur vigilance, observaient leur environnement, émettaient des cris ou prenaient la fuite.

Mais lorsque la température atteignait environ 36 °C, cette différence de réaction diminuait fortement. Les oiseaux réagissaient davantage de la même manière face au prédateur et face à l’objet inoffensif.

Cela ne signifie évidemment pas que tous les oiseaux cessent de reconnaître leurs prédateurs pendant une canicule. Mais l’expérience montre que, chez cette espèce, la chaleur peut altérer une réponse comportementale directement liée à la survie.

Référence : Soravia et al. (2025), Royal Society Open Science.

D’autres oiseaux rencontrent le même type de difficulté

Le phénomène ne semble pas limité au Cratérope.

Des expériences menées chez le Diamant mandarin ont également montré une diminution des performances lorsque les oiseaux devaient comprendre comment atteindre de la nourriture placée dans un tube transparent.

Face à ce type d’obstacle, l’animal doit inhiber son envie d’aller directement vers la nourriture visible et comprendre qu’il doit chercher une ouverture.

Ce sont des expériences simples en apparence. Mais elles mesurent des capacités indispensables dans la nature : contourner un obstacle, modifier une stratégie qui ne fonctionne pas et s’adapter rapidement à une situation nouvelle.

Les pollinisateurs sont également concernés

Les effets de la chaleur sur la cognition ne concernent pas uniquement les vertébrés.

Gérard et al. (2022) ont exposé des bourdons terrestres (Bombus terrestris) à deux températures : 25 °C et 32 °C.

Les chercheurs leur apprenaient à associer une lumière bleue à une récompense sucrée et une lumière jaune à une solution amère de quinine.

Les différences sont importantes.

Au sixième essai, 55,1 % des bourdons maintenus à 25 °C répondaient correctement au signal associé à la récompense, contre seulement 27,1 % à 32 °C.

Une heure plus tard, lors du test de mémoire, 77,8 % des bourdons à 25 °C répondaient encore au signal positif, contre seulement 40 % à 32 °C.

Chez les bourdons exposés à 32 °C, les chercheurs ne retrouvaient alors même plus de différence statistiquement significative entre leur réponse au signal associé à la récompense et leur réponse aux autres stimuli.

Référence : Gérard M. et al. (2022), Global Change Biology, “Short-term exposure to heatwave-like temperatures affects learning and memory in bumblebees”.

Une autre étude publiée récemment sur des bourdons en vol libre confirme que la température peut modifier la vitesse d’apprentissage et les préférences de butinage à 32 °C par rapport à 24 °C.

Cela pourrait avoir des conséquences écologiques importantes.

Pour être efficace, un pollinisateur doit apprendre quelles fleurs offrent les meilleures ressources, mémoriser leur emplacement et retrouver sa colonie.

Il faut néanmoins être précis : les études démontrent une altération de certaines performances cognitives et du comportement de butinage. Elles ne démontrent pas à elles seules une diminution généralisée de la pollinisation pendant chaque épisode de chaleur.

Elles montrent en revanche un mécanisme susceptible d’affecter l’efficacité du butinage et donc, potentiellement, les services de pollinisation.

Pourquoi la chaleur affecte-t-elle autant le comportement ?

Une partie du problème est énergétique.

Lorsqu’il fait très chaud, un animal doit consacrer du temps et de l’énergie à maintenir sa température corporelle : chercher de l’ombre, haleter, réduire ses déplacements, modifier ses horaires d’activité ou rejoindre un refuge plus frais.

Ce temps n’est plus consacré à chercher de la nourriture, surveiller les prédateurs ou nourrir les jeunes.

Mais les chercheurs soupçonnent également des effets plus directs sur le fonctionnement du système nerveux.

Chez les animaux ectothermes, notamment de nombreux poissons et insectes, la température corporelle et donc celle du cerveau dépend fortement de la température extérieure.

Des expériences réalisées chez d’autres espèces ont également mis en évidence des modifications neurologiques liées à l’exposition à la chaleur.

La cognition constitue donc progressivement un nouvel élément à prendre en compte pour comprendre les conséquences des canicules sur la faune sauvage.

Et chez nous ? Une vigilance particulière autour des fenêtres

Ces résultats doivent aussi nous faire réfléchir aux obstacles que nous imposons aux animaux dans nos propres environnements.

Les surfaces vitrées constituent déjà un danger important pour les oiseaux.

Un oiseau ne comprend pas nécessairement qu’une vitre constitue un obstacle. Il peut voir la végétation située derrière une baie vitrée ou percevoir dans le verre le reflet du ciel, d’un arbre ou d’une haie et tenter de rejoindre ce qu’il considère comme un espace accessible.

Or les expériences réalisées chez les Cratéropes et d’autres oiseaux montrent précisément qu’une température élevée peut diminuer leur capacité à inhiber une mauvaise réponse et à contourner un obstacle transparent.

À ce stade, il n’existe toutefois pas suffisamment de données pour affirmer qu’une canicule provoque directement une augmentation générale des collisions contre les fenêtres.

Mais ces résultats justifient une vigilance accrue pendant les épisodes de forte chaleur, particulièrement autour des grandes baies vitrées, vérandas et fenêtres donnant sur des arbres ou des haies.

Et cette précaution est particulièrement importante lorsqu’on souhaite aider les animaux en leur fournissant de l’eau.

Mettre de l’eau, oui. Mais pas devant une baie vitrée

Pendant les périodes de chaleur et de sécheresse, installer des points d’eau est un geste simple qui peut aider de nombreuses espèces.

Dans les jardins, mais également lorsque cela est possible et approprié dans d’autres espaces fréquentés par la faune, l’eau doit être :

• propre et renouvelée régulièrement ;

• disposée dans un récipient peu profond ;

• installée à l’ombre autant que possible ;

• facilement accessible ;

• accompagnée d’une pierre ou d’un élément permettant aux insectes et petits animaux de ressortir du récipient.

Mais il faut également réfléchir à son emplacement.

Évitez de placer un point d’eau juste devant une grande surface vitrée.

En attirant les oiseaux vers une zone présentant des reflets de végétation ou une transparence importante, on peut involontairement les exposer à un risque de collision.

Si vos fenêtres provoquent régulièrement des collisions, des motifs suffisamment rapprochés placés sur la face extérieure du vitrage permettent de rendre l’obstacle visible. Un unique autocollant représentant un rapace n’est généralement pas suffisant.

Observer davantage pendant les fortes chaleurs

Les recherches disponibles ne permettent pas de généraliser les résultats observés chez quelques espèces à l’ensemble de la faune sauvage.

Mais elles montrent quelque chose d’important : un animal confronté à une forte chaleur ne lutte pas uniquement contre la déshydratation.

Ses déplacements peuvent changer.

Son temps consacré à la recherche de nourriture peut diminuer.

Certaines capacités d’apprentissage et de mémorisation peuvent être altérées.

Sa capacité à résoudre un problème ou à évaluer correctement un danger peut également être affectée.

Ces effets peuvent ensuite se combiner à ceux de nos infrastructures, de la disparition des points d’eau, de l’artificialisation des sols ou de la raréfaction des refuges.

Pendant les épisodes de forte chaleur, quelques gestes simples peuvent donc faire une différence :

mettre de l’eau propre à disposition, préserver les zones d’ombre et la végétation, surveiller les surfaces vitrées et redoubler d’attention envers les animaux présentant un comportement anormal.

Enfin, si un animal sauvage semble réellement en détresse, contactez un CREAVES avant d’intervenir. Retrouvez la liste des centers sur ce site et téléphonez au CREAVES le plus proche immédiatement.

Et surtout : ne forcez jamais un animal sauvage à boire directement dans le bec. Une mauvaise manipulation peut provoquer une fausse déglutition et aggraver son état.

Références principales

Soravia C., Ashton B.J., Thornton A. & Ridley A.R. (2023). High temperatures are associated with reduced cognitive performance in wild southern pied babblers. Proceedings of the Royal Society B, 290:20231077.

Soravia C. et al. (2025). Étude expérimentale de l’effet de la chaleur sur la réponse antiprédateur du Cratérope bicolore. Royal Society Open Science.

Gérard M. et al. (2022). Short-term exposure to heatwave-like temperatures affects learning and memory in bumblebees. Global Change Biology.

Étude récente : Elevated temperatures shape cognitive performance and foraging preferences in free-flying bumblebees. Royal Society Open Science.

Pour aller plus loin : synthèse de Marta Zaraska, They call it stupid hot for a reason: Heat muddles animal brains, Knowable Magazine, Annual Reviews, 2026.

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